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Jean-Paul Fereira veut « de nouveaux rapports avec l’État »

Jean-Paul Fereira veut « de nouveaux rapports avec l’État »

A l’occasion des élections territoriales des 20 et 27 juin, Guyaweb a sollicité les candidats à la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG) pour répondre à un ensemble de questions portant sur les orientations politiques, économiques et sociales qu’ils souhaitent mettre en place s’ils sont élus Route de Montabo. Interview de Jean-Paul Fereira, maire d’Awala-Yalimapo qui mène la liste « Guyane », une union de cinq partis politiques.

Enseignant, puis médiateur culturel bilingue ayant oeuvré à faire une place à la langue amérindienne kali’na au sein de l’école, Jean-Paul Fereira, 50 ans, est aujourd’hui adjoint administratif. Il a fait partie de l’Association des Amérindiens de Guyane aux premiers temps du mouvement autochtone, puis de la FOAG (Fédération des organisations autochtones de Guyane) dans les années 1990 : « un terrain propice pour une conscientisation pour la chose publique »  dit-il aujourd’hui.

Maire d’Awala-Yalimapo depuis 2001, il a été réélu en octobre 2020 pour un quatrième mandat à la tête de cette commune de l’Ouest guyanais de 1400 habitants, à l’issue d’une campagne marquée par la demande d’alternance portée par l’opposition (voir Guyaweb du 15/10/2020). « Passer par une victoire aux Municipales était un levier important en terme de crédibilité » dans la campagne que Jean-Paul Fereira mène actuellement pour la CTG, commente-t-il. Il siège à la CCOG (Communauté de communes de l’Ouest guyanais) depuis 2001 et en est aujourd’hui le vice-président en charge de la compétence « eau, assainissement et innovation ». Il a été vice-président de la Région Guyane, en charge notamment de la culture, de 2004 à 2010 sous la présidence d’Antoine Karam.

Lui qui n’est pas encarté, après « une brève présence » au sein de l’AGEG (A gauche en Guyane, le parti de l’ancienne députée Chantal Berthelot), mène aujourd’hui une liste qui réunit cinq partis politiques : Guyane Ecologie, le MDES (Mouvement de décolonisation et d’émancipation sociale), la NFG (Nouvelle force de Guyane, de la sénatrice et ancienne maire de Cayenne Marie-Laure Phinéra-Horth), le PSG (Parti socialiste guyanais) et Walwari fondé par l’ancienne députée et Garde des sceaux Christiane Taubira.

Des figures de ces partis se retrouvent ainsi sur la liste « Guyane » : entre autres Fabien Canavy, Jean-Victor Castor, Eline Grand-Emile, Karine Cresson-Ibris, Samantha Cyriaque, René-Serge Avril du MDES, Line Létard et Sarah Albukerque-Léonço de Walwari, les élus municipaux cayennais Léonce Chester et Axel Rino pour la NFG, Wender Karam, candidat aux municipales à Saint-Laurent du Maroni en 2020 encarté au PSG… S’y ajoutent des membres de la société civile engagés dans le monde associatif, le mouvement social de 2017, la lutte contre le projet de la Montagne d’or ou plus récemment la centrale thermique du Larivot… (pour une analyse précise de la composition des listes à la CTG, voir Guyaweb du 25/05/2021). A noter, la présence du porte-parole de la Jeunesse autochtone Christophe Pierre, qui se trouve être le cousin de Jean-Paul Fereira, la présidente de la Fapeeg (Fédération autonome des parents d’élèves et étudiants de Guyane) Aïssatou Chambaud, l’ancien maire de Camopi René Monerville, tête de section de l’Oyapock… On retrouve ainsi côte à côte dans la section Petite Couronne la militante du collectif Pou Lagwiyann Dékolé Monique Guard, qui s’était prononcée pour la Montagne d’or en 2018, à côté de Michel Dubouillé, secrétaire général de Guyane Ecologie et figure du collectif Or de question, fer de lance de la lutte contre ce projet minier. 

Jean-Paul Fereira a aussi embarqué dans cette campagne une partie du conseil municipal d’Awala-Yalimapo : trois conseillers se retrouvent sur sa liste pour la CTG, composant la majorité des noms de la section de la Basse-Mana. Dans les Savanes, on retrouve des déçus des Municipales de 2020 : le pasteur et chef d’entreprise Enrico William arrivé deuxième à Iracoubo, l’architecte et militant associatif Andrey André qui avait lui mené une liste à Sinnamary.

Jean-Paul Fereira est l’un des deux seuls maires de Guyane, avec Sophie Charles à Saint-Laurent du Maroni, à s’être clairement prononcé pour un report des élections territoriales au vu de la situation sanitaire. « On évolue dans un cadre extrêmement contraint qui n’est pas du tout propice à l’exercice démocratique, notamment des élections territoriales connaissant déjà une faible participation de manière générale. On a tous les éléments d’un désengagement de la population » s’inquiète-t-il.

Vous menez une liste qui, à défaut d’avoir fait l’union de la gauche, est qualifiée de gauche : qu’est-ce qui en fait une liste de gauche ?

C’est une liste d’union de cinq partis : NFG, PSG, MDES, Walwari et Guyane Ecologie. Ces cinq partis ont fait le choix de me désigner comme candidat tête de liste pour ces élections et au-delà de l’apport de ces cinq partis, il y a aussi des personnes qui constituent cette liste, au même titre que les membres des différents partis, qui sont des personnes membres de la société civile.

Et sur l’ancrage politique qui vous place à gauche de l’échiquier : quelles sont les priorités politiques qui en font selon vous une liste de gauche ? 

Je ne peux pas me prononcer là-dessus parce qu’il y a des personnes – comme je vous l’ai dit – de la société civile, donc qui n’ont pas forcément d’ancrage politique à gauche ou à droite, etc… C’est une liste d’ouverture, moi-même je ne suis pas encarté. Les partis politiques ont dû faire cet exercice particulier qui n’est pas évident, d’avoir une tête de liste qui n’est pas issue de leur rang. Cela montre justement l’intérêt qu’ont ces partis pour la Guyane et son devenir, par rapport à un diagnostic aujourd’hui partagé qui est largement défavorable à l’équipe sortante.

Votre liste penche vers plus d’autonomie, voire l’indépendance de la Guyane. Vous-même déclarez régulièrement : « on ne peut compter que sur nous-mêmes ». Si vous êtes élu, comment comptez-vous travailler avec Paris – et Bruxelles – pour obtenir les prêts, dotations, co-financements nécessaires au fonctionnement de la CTG et au déploiement de ses politiques… tout en défendant cette position ? Poursuivrez-vous le processus d’évolution statutaire engagé lors du Congrès des Élus, notamment celui d’un statut sui generis pour la collectivité de Guyane ?

Les choses sont suffisamment claires : l’évolution statuaire se poursuivra.

Notre liste penche vers de l’autonomie. Et même si le MDES fait partie de la coalition, il n’est pas question là d’indépendance, mais bien d’autonomie. Et quand on parle de faire par nous-mêmes, le simple fait d’avoir de l’autonomie, tout un chacun le comprendra en Guyane : on ne peut pas gouverner, diriger un pays à 7000 km avec l’application d’un certain nombre de décrets, de lois, de directives… qui viennent de là-bas, souvent sans aucun ancrage sur les réalités locales de ce que l’on peut vivre ici en Guyane.

La question du financement des projets : cela ne remet pas en cause le fonctionnement actuel du financement, du co-financement de projets… On peut demander de l’autonomie, comme d’autres régions européennes d’ailleurs, sans pour autant se couper des liens, des co-financements de l’Europe, de la France qui doit à ce territoire qui lui donne énormément dans l’autre sens. Je veux parler de la base spatiale qui permet d’assurer l’indépendance de l’accès à l’espace à l’Europe et à la France, de la Zone économique exclusive [espace maritime sur lequel l’État possède des droits, ndlr], de la biodiversité qui contribue à la grande biodiversité européenne et française…

Avez-vous envisagé la possibilité que la défense de cette position vers plus d’autonomie puisse entraîner des difficultés à travailler avec Paris ?

Non, en aucun cas. Paris a l’habitude de travailler avec des territoires autrement plus autonomes que la Guyane : je veux parler de la Nouvelle-Calédonie, de la Polynésie française, ou même de la Corse dans une certaine mesure. Il n’y a pas de problème particulier de ce point de vue. La France a tout à gagner à avoir un territoire qui peut s’administrer en toute autonomie en gardant des liens avec la France et l’Europe. Je pense que dans la situation financière actuelle de la France, elle a tout intérêt à mener avec nous, de front, cette démarche vers une certaine autonomie qui permettra à la France d’être désengagée quelque part de ces engagements financiers. Parce que plus d’autonomie, cela signifie aussi un territoire qui arrive à s’en sortir par lui-même, par ses hommes, par ses femmes, par ses activités au profit de son territoire et de sa population.

Que proposez-vous pour assumer le poids budgétaire, grandissant, du fonctionnement des collèges et lycées ?

On a un véritable souci en Guyane sur la question des constructions scolaires. Depuis une dizaine d’années maintenant, cette majorité qui a été au pouvoir aussi bien à la Région qu’à la CTG, nous ne la voyons construire des établissements scolaires qu’à la fin de cette mandature. Or des milliers d’enfants ne trouvent pas de solution pour pouvoir poursuivre leur scolarité. Beaucoup d’enfants sont déscolarisés, sortent de leur cursus sans formation, sans diplôme… La construction scolaire est une urgence en Guyane au vu de notre démographie galopante.

Sur la question des constructions, il y a ce que l’on appelle des « objectifs stratégiques » au niveau de la prochaine programmation des fonds européens qui prévoit d’intégrer une aide particulière aux collectivités sur la construction scolaire. La construction scolaire, c’est de l’investissement.

Effectivement, il faut pouvoir faire fonctionner ces établissements par les personnes mises à disposition et l’équipement notamment. Il faudra prioriser, c’est ce que l’on a fait à notre niveau. Prioriser à chaque fois que l’on peut. On ne pourra pas tout faire dans un mandat, une période donnée, et il faudra prioriser. Pour nous, la question de la formation des hommes est une des priorités sur lesquelles on s’attardera particulièrement parce qu’il faut répondre aux besoins de formation de nos jeunes – et de nos moins jeunes d’ailleurs.

Vous insistez sur la nécessité de prioriser : prioriser par rapport à quoi ? Si vous priorisez certains secteurs, comme la formation, certains le seront moins : quels seront-ils ?

J’insisterai surtout sur les secteurs prioritaires : la question de la santé, par rapport aux systèmes et réseaux mis en place sur l’ensemble du territoire. Il nous faut donner accès aux soins de manière la plus aisée possible et de manière qualitative, ce qui n’est pas forcément le cas aujourd’hui sur l’ensemble du territoire.

Il y a aussi la question de l’autonomie alimentaire vers laquelle il faut tendre au fur et à mesure, parce qu’on s’est bien rendu compte, notamment dans la crise Covid, à quel point une alimentation est une donnée importante dans une société qui se construit et notamment en Guyane avec la démographie importante que l’on connaît. Il faut donner une priorité particulière à la question de l’agriculture, l’acquisition de foncier et de terrain, l’exploitation de nos ressources halieutiques – exploitation raisonnée évidemment – de manière à ce que l’on puisse être de plus en plus autonome du point de vue alimentaire.

Et également, la question de l’aménagement du territoire avec le problème crucial du logement. L’aménagement du foncier est plus que nécessaire notamment sur la construction de logements : on répond à peine à un tiers des demandes chaque année. Alors que là encore, la démographie est telle qu’il faut pouvoir accélérer les choses. Il nous faut restaurer nos modes d’habiter qui ne correspondent pas à ce qui est proposé en modes de logement.

Il y a aussi la question du développement économique parce qu’on voit bien qu’un territoire avec autant de potentiel décrit depuis des années n’arrive pas à se développer. Il faut pouvoir là aussi lancer un plan spécifique par rapport à notre tissu économique particulier, essentiellement basé sur les très petites entreprises, avec un accompagnement particulier de ces très petites entreprises. On souhaite une agence territoriale du développement qui regrouperait l’ensemble des activités en terme d’intervention auprès du monde économique et la mise en place d’une vraie charte d’investissement en Guyane, qui concernerait aussi bien des porteurs de projets privés ici en Guyane et des potentiels investisseurs extérieurs qui devraient se soumettre à cette charte pour pouvoir investir en Guyane avec un certain nombre de conditions requises pour qu’il y ait les meilleures retombées possibles pour le territoire et la population.

On a mis un accent particulier sur la précarité en général puisque c’est un domaine de compétence de la CTG. Il nous faut mettre en place une agence territoriale de lutte contre la précarité avec la prise en compte d’un certain nombre d’éléments en lien avec cette précarité, notamment la question des jeunes qui se retrouvent souvent sans structure d’accompagnement, des jeunes en difficulté. On voit bien que la question de l’aide sociale à l’enfance pose problème aujourd’hui : différents rapports l’ont montré, on a très peu de structures pour accueillir les jeunes. Il y a la question de la formation des personnels médico-sociaux, on a des problèmes à fixer ces personnels et à former des personnels originaires de notre territoire, il nous faut pouvoir pérenniser les personnels dans ces établissements médico-sociaux.

Nous avons également priorisé ce que j’appelle une dignité culturelle à retrouver en Guyane : on se rend bien compte que ce pays qui se développe d’un point de vue démographique doit aussi avoir toutes ses chances de pouvoir profiter de cette richesse culturelle extrêmement importante et diversifiée que l’on a sur ce territoire. Cela doit être mis en valeur. C’est ce que l’on propose pour que cette société guyanaise se construise sur cette base culturelle diversifiée.

Cela demandera des réflexions particulières sur un certain nombre de plans, d’activités qui vont en pâtir, mais je pense que quand on gouverne, il y a des choix qui s’imposent, il y a des priorités qui s’imposent, on ne pourra pas faire une politique de saupoudrage comme cela se fait actuellement. Il faudra bien prioriser pour rendre cohérente l’action publique sur ce territoire.

Quelle est votre position concernant ce que l’on nomme « le désenclavement des habitants de l’intérieur » de la Guyane, notamment du fleuve Maroni ? Si vous êtes élu, quels leviers pensez-vous pouvoir actionner pour cela ? 

La question du maillage du territoire est une question importante parce qu’on ne peut pas se déplacer aisément, on ne peut pas transporter des biens aisément en Guyane. Une partie du territoire est enclavée, accessible uniquement par avion et par pirogue. Il faut pouvoir améliorer l’accès à l’ensemble du territoire, pas forcément avec du tout route d’ailleurs, mais un renforcement certainement de l’aérien, voire d’autres possibilités de liaisons avec l’intérieur de la Guyane pour pouvoir faire en sorte que les populations de l’intérieur puissent circuler aussi aisément que sur le littoral et l’ensemble du territoire.

Il y a une vraie demande sur la route du fleuve. Je rappelle qu’il y a quelques années le président de Région Karam avait pris la décision politique, sans accompagnement financier de l’État et de l’Europe, de construire le début de cette route du fleuve avec la liaison Saint-Laurent-Apatou, avec toutes les difficultés que l’on peut imaginer.

On s’achemine vers un changement de cap de la part de l’Europe : le cas de la Guyane démontre que nous avons besoin d’un certain nombre d’équipements de base. La prochaine programmation des fonds européens a pris cette orientation-là et il nous faut pouvoir compter sur les fonds européens, contrairement à ce qu’il s’était passé à l’époque sous la mandature de M. Karam. Il y a des objectifs stratégiques qui prévoient la possibilité de mobiliser des fonds européens pour ce genre d’infrastructures, notamment des infrastructures routières.

La volonté exprimée par la population du fleuve Maroni sur l’ensemble des communes concernées peut se traduire par un engagement très ferme de notre part pour continuer cette route du fleuve. Charge aux équipes qui viendront par la suite de continuer – car cela peut prendre plusieurs années – et poursuivre ce qui aura pu être entamé ces prochaines années sous notre impulsion.

Si vous êtes élu à la tête de la CTG, comment comptez-vous relancer le transfert des 250 000 hectares promis aux collectivités et des 400 000 hectares promis aux peuples autochtones dans les Accords de Guyane en 2017 ? (Transfert foncier à propos duquel l’État refuse de communiquer un rapport attendu depuis trois ans : voir Guyaweb du 09/12/2020.)

Il faut déjà pouvoir s’asseoir autour de la table. La collectivité a tout intérêt à très rapidement réunir les collectivités et les EPCI [Etablissements publics de coopération intercommunale, ndrl] pour se mettre d’accord sur les modalités de transfert. Un rapport de la Cour des comptes évoquait à quel point l’État, qui a signé ces Accords, n’a pas su appréhender dans toutes les difficultés ce transfert, cette rétrocession de foncier (voir ici). Il y a eu plusieurs missions interministérielles qui n’ont rien donné en terme de rendu depuis quatre ans. Force est de constater que l’État lui-même se retrouve très embarrassé sur les modalités à mettre en place pour faire ce transfert. Donc il faut provoquer les choses, sinon on sera toujours en attente. L’ancien préfet (Marc Del Grande, lire ici et là, ndlr) qui est parti un peu précipitamment avait pour lettre de mission de régler ce problème, il est parti sans le régler. On a un autre préfet (Thierry Queffelec, lire ici, ndlr) qui, j’espère, pourra enclencher cette démarche, parce qu’il faut répondre aux besoins. On ne peut pas continuer à espérer – depuis plusieurs années maintenant – une rétrocession qui est un besoin crucial, essentiel pour le développement de notre territoire. La constitution de réserves foncières pour les collectivités est importante parce qu’on voit bien qu’il faut pouvoir répondre aux besoins de la population en terme d’activités, d’investissement, d’aménagement du territoire. Et cela, ça passe par la maîtrise de notre foncier : c’est la base même de tout développement sur n’importe quel territoire qui se respecte. Il n’y a qu’en Guyane qu’on a cette particularité et c’est une anomalie qu’il faut rapidement corriger pour que l’on puisse se mettre au travail.

La CTG est co-auteure de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). L’écriture de la PPE 2021-2023 vient de s’ouvrir et devra être finalisée en début de mandature. Quelles sont vos orientations à ce sujet ?

Il faut tendre vers une autonomie de la Guyane en terme d’accès à l’énergie. Il faut tendre, comme le souhaite la plupart des pays du monde aujourd’hui, vers une production d’énergie qui soit la plus respectueuse de l’environnement. Je crois que la Guyane a, de ce point de vue-là, de réels potentiels. On est un territoire en grande partie couvert par de l’énergie renouvelable – un des rares territoires en France à pouvoir se vanter de cela – mais on peut aller bien au-delà, grâce au potentiel dont je parle. Il faut pouvoir diversifier cette production d’énergie sous plusieurs formes. Le tout thermique n’est qu’une solution transitoire. On voit bien dans de nombreux territoires du monde que l’on va vers un appauvrissement, voire même une disparition complète dans les trente ans qui viennent, de ressources non renouvelables. Donc la Guyane a tout intérêt à tendre vers cette autonomie de production.

On est sur un territoire qui n’est pas entièrement connecté, il n’y a que la partie littorale qui est interconnectée : on a des systèmes de production isolés dans le reste de la Guyane. Il n’est pas normal que l’on puisse continuer à transporter du fioul sur nos fleuves pour pouvoir alimenter des systèmes de production sur le haut-fleuve notamment, à l’intérieur, avec du carburant qui a tout moment peut causer des dégâts non seulement dans le cadre du transport, mais aussi dans le cadre de l’exploitation. On a vu comment l’exploitation peut, en certains endroits, notamment à l’intérieur, laisser à désirer, notamment en terme de pollution.

C’est une tendance que l’on affiche clairement ; il faudra travailler. Tout devra être fait pour permettre une autonomie la plus complète possible en terme d’accès à l’énergie et d’accès à l’énergie renouvelable.

Vous allez hériter de choix faits par le passé : comment vous positionnez-vous face à la future centrale thermique du Larivot ?

Il y a des choses qui sont enclenchées sur lesquelles il sera difficile de revenir aujourd’hui. Sur cette question, là où la centrale est implantée – une zone de mangrove à proximité de la rivière de Cayenne – c’est une aberration en soi. On ne peut même pas imaginer cela. Les choses sont enclenchées malheureusement, les travaux commencent, etc… Il faudra voir comment on pourra très rapidement à travers la programmation éviter ce genre d’erreurs. La question urgente de l’accès à l’énergie est une question éminemment importante en Guyane : la production ne suffit pas aux besoins actuels.

Ces choix ont été opérés dans l’urgence, des choix un peu faciles en terme de stratégie, parce qu’on a du mal à prévoir, on a du mal à se projeter… Ce sont des choix politiques qui aujourd’hui donnent ce genre de résultats.

La CTG a en charge la politique de gestion des déchets aux côtés des communautés d’agglomération ou de communes. Êtes-vous plutôt favorable au projet de centre d’enfouissement Séché ou à celui de la Communauté d’Agglomération du Centre Littoral (CACL) qui devra accueillir dans les prochaines années les déchets ménagers et du tertiaire de 17 communes ? Au-delà du remplacement de la décharge des Maringouins, quels sont les axes forts de votre programme lié à la gestion des déchets ?

Vous posez toujours vos questions de manière binaire. Les choses ne s’opposent pas de cette manière, les réalités locales font que les choses ne sont pas forcément binaires.

Il y a des solutions mixtes à trouver, il y a des solutions transitoires à trouver. On ne peut copier telles quelles des mesures et des directives qui viennent de l’extérieur sur un territoire qui n’a pas le niveau de développement de la France métropolitaine – même si je n’aime pas trop ce terme – et donc il faut pouvoir adapter les mesures aux réalités du territoire. Il y a du rattrapage à faire, par des périodes transitoires qui ne correspondent pas forcément aux normes attendues par l’Europe ou par la France. Mais la France et l’Europe ont mis des années, des décennies, plusieurs centaines d’années pour arriver à ce résultat-là. Et donc, il faut un passage d’adaptation obligé pour la Guyane pour tendre vers une forme adaptée de gestion sur ces questions-là. Il n’est pas là question de choix binaire.

En l’occurence sur la question des déchets, un seul centre pourra voir le jour, car la rentabilité ne pourra être atteinte avec deux projets. Donc comment est-ce que vous vous positionnez sur cette question précise ?

C’est un choix de la CACL, la compétence revient à la communauté d’agglomération. Il faudra discuter avec la communauté d’agglomération, tout en gardant les distances nécessaires, les collectivités s’administrant de manière très autonome. Puisque la CTG a en charge le plan territorial de la gestion des déchets, donc les aspects stratégiques, cela doit être cohérent avec l’exercice de la compétence par les EPCI concernés. A travers le dialogue, on peut trouver des solutions pour répondre à la question de la gestion des déchets dans un contexte guyanais contraint, mais aussi répondre à la question de la diminution des déchets. Et également pouvoir répondre, au fur et à mesure, que la démarche sera économiquement viable, parce que c’est sur ce point que viennent certaines personnes, sur la question du seuil de rentabilité, mais là on parle des déchets, on parle d’environnement, de protection des populations… Quand on implante ce genre d’infrastructures, il faut pouvoir prendre en compte tous ces éléments pour faire le choix d’implantation le plus approprié pour qu’il y ait le moins d’impacts. Il n’y a pas de zéro impact, mais le moins d’impacts.

La commune d’Awala-Yalimapo, dont vous êtes maire depuis 2001, est endettée, en redressement depuis 2008. Dans un avis d’octobre 2018, la Cour régionale des comptes décrit des « choix de gestion en décalage complet avec les capacités financières de la commune » (voir Guyaweb du 17/11/2019). Lors d’une interview dans le cadre de la campagne municipale de 2020, vous disiez qu’il s’agit d’un « déficit que l’on connaît de manière chronique, qui n’est pas lié à une question de gestion […] le potentiel fiscal étant tellement faible ». Peut-on selon vous se positionner de la même manière en étant à la tête de la CTG, arguant d’un déficit chronique et de la faiblesse des dotations et de la fiscalité ?

C’est structurel de la part de l’État, de la part des services de l’État. Quand vous avez un territoire comme la commune d’Awala-Yalimapo à gérer mais que vous n’avez pas le potentiel fiscal parce que vous n’avez pas de recettes en face de vos besoins, il faut faire des choix. Il faut travailler sur les différents services publics a minima, et si vous n’en avez pas les moyens, c’est problématique. On a fait le choix de prioriser. C’est la même approche que l’on a.  Après, les budgets ne sont pas les mêmes. Surtout le potentiel fiscal n’est pas le même, donc on ne peut pas comparer des choses qui ne sont pas comparables, comme le font certains aujourd’hui dans le cadre de la campagne. Comparons ce qui est comparable. On est sur des échelles complètement différentes, des compétences complètement différentes, des budgets complètement différents, un potentiel fiscal complètement différent.

Quelle est justement votre position quant à l’usage et l’avenir de l’octroi de mer, un impôt spécifique aux régions d’Outre-mer ? 

L’octroi de mer est une anomalie en soi : en droit communautaire, et notamment sur la circulation des biens et des marchandises. Ce droit est maintenu par des négociations régulières, tous les cinq ans pratiquement. Cette barrière douanière pose question aujourd’hui sur le développement économique de la Guyane : maintenir cette barrière douanière – on le constate depuis plusieurs décennies aujourd’hui – c’est avant tout avantager une économie de comptoir, d’importation essentiellement. Et donc il y a une vraie contradiction à vouloir développer ce pays avec une fiscalité qui n’est pas du tout adaptée à la réalité de la Guyane. C’est pour cela que nous envisageons de mener une réflexion sur sa suppression progressive, évidemment dans le temps, car les choses ne peuvent pas se faire de manière brutale, mais par contre travailler très rapidement sur les possibilités d’une vraie fiscalité guyanaise en rapport avec les réalités socio-économiques de la Guyane.

Vous vous présentez à la tête de la CTG. Qu’est-ce que vous feriez autrement – et mieux – que l’équipe actuelle présidée par Rodolphe Alexandre ?

Les priorisations et des choix de posture vis-à-vis de l’État pour pouvoir rappeler à l’État ses obligations vis-à-vis de ce territoire et vis-à-vis des hommes et des femmes qui y vivent. Un certain nombre de soucis qui se posent aujourd’hui sur ce territoire viennent en grande partie de la gestion de l’État, de ce lien particulier avec ces territoires. On ne peut pas d’un côté avoir toutes les nouvelles technologies qui s’imposent sur la planète concentrées au centre spatial, et de l’autre côté voir le reste de la Guyane s’effondrer. Quand on sait la misère qui s’y trouve, quand on sait qu’il y a une grande partie du territoire abandonnée par la République, quand on voit les sites d’orpaillage et le peu de moyens mis en oeuvre pour pouvoir l’éradiquer, quand on voit à quel point les frontières sont poreuses, quand on voit les conséquences que peuvent avoir ces mouvements de population sur les collectivités en terme d’investissements, alors qu’elles ont le plus grand mal à pouvoir investir pour leurs besoins propres… Tout cela fait qu’aujourd’hui, il faut de nouveaux rapports avec l’État. Il faut que l’État sache qu’il y a lieu de répondre aux besoins de la population, et pas qu’une partie du territoire en lien avec ses intérêts nationaux et européens.

Les mouvements de 2017 ont très bien montré les paradoxes qu’il y a dans ce pays et dans le traitement de cette population par un État qui n’a malheureusement pas su prendre l’ampleur de ce qui a été donné comme message en 2017. Quatre ans après, on se rend compte qu’une bonne partie des Accords n’est toujours pas respectée et mise en oeuvre.

Selon vous, c’est ce positionnement par rapport à l’État qui est l’un des principaux manquements de l’équipe actuellement en fonction à la CTG ?

Son positionnement par rapport à l’État et ce que j’évoquais tout à l’heure : le manque de perspective, de prospective et de prévision. On ne peut, à la fin de deux mandats, se dire : « oui, on a fait ci, c’est dans les clous, ça va partir bientôt, faites de nouveau confiance à l’équipe, c’est dans les cartons, c’est dans les cartons ». La population ne peut pas attendre éternellement qu’il y ait des choses qui sortent : quand on parle de constructions scolaires, c’est le cas, quand on parle de désenclavement, c’est le cas. Des priorités à mettre en place, ce sont des choix politiques, il faut pouvoir assumer de manière régulière auprès de sa population. On ne peut pas être dans de la gestion là où il y a des urgences à gérer, des vraies priorités politiques en terme de politiques publiques à mettre en place.

Qu’est-ce qui peut faire penser que le positionnement de votre équipe par rapport à l’État pourrait être différent de celui de l’équipe sortante ?

La fermeté dans notre positionnement. Je ne ressens pas ça aujourd’hui, je ne le ressens pas dans la posture qu’a le président de la CTG face à l’État. On ne peut pas s’enorgueillir d’avoir des positions fermes la veille des élections. C’est de manière permanente et régulière qu’il faut pouvoir avoir cette position, au profit de la population de la Guyane qui est en attente de cela, car elle est en souffrance cette population. L’attitude de l’État ici pose problème. Ce n’est pas juste une vue de l’esprit, cela se voit dans tous les pans des compétences de l’État sur ce territoire.

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4 commentaires

  • Mickael
    09 juin 2021

    Beaucoup de littérature mais peu d’actions concrètes de proposer si ce n’est prioriser, être ferme, etc.

    Ca promet.

  • Morvandiau
    09 juin 2021

    JP Fereira propose une majorité composée d’antagonistes et aussi d’extrémistes. Cette incohérence n’est pas convaincante dès le départ. Les pro mines (MDES et PSG) pourraient se retrouver dans la même majorité que les écologistes. Les indépendantistes de cette liste sont ils des éléments capables d’apporter le consensus au sein de cette éventuelle majorité ? Bien évidement que non. On perçoit déjà nombre de compromissions consécutives aux gueulards qui croient à l’insurrection et à la manipulation comme mode de gouvernance et d’accès au pouvoir.
    JP Fereira aurait pu être l’homme qui succéderait à Roro, mais il s’est tiré une balle dans le pied en intégrant des éléments comme le MDES.

  • sobo
    09 juin 2021

    bravo! de la clarté, ça fait du bien.

  • Kirikou
    12 juin 2021

    De langue de bois dans un gant mou. Dommage que ces belles théories n’ai jamais vu le jour dans la gouvernance de la CCOG où siégeait Monsieur FERREIRA n’était pas criante de mise en pratique.

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