Identifiez-vous

Mot de passe oublié ?

Publicité Guyaweb

Territoriales 2021 : Jessi Américain veut « Changer d’aiR »

Territoriales 2021 : Jessi Américain veut « Changer d’aiR »

A l’occasion des élections territoriales des 20 et 27 juin, Guyaweb a sollicité les candidats à la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG) pour répondre à un ensemble de questions portant sur les orientations politiques, économiques et sociales, qu’ils souhaitent mettre en place s’ils sont élus Route de Montabo. Jessi Américain est le premier à s’être prêté à cet exercice. Guyaweb publie cet entretien mené à Saint-Laurent.

Jessi Américain, 32 ans et cadre commercial dans une entreprise publique à Cayenne, se présente à la CTG en tant que tête de liste du mouvement « Changer d’air ». Candidat avec le CV politique le plus mince, et originaire de Saint-Laurent du Maroni, il est connu pour avoir publié « Nègre Marron : itinéraire d’un enfant du ghetto » en 2016, une fiction largement inspirée de son parcours ; d’une enfance passée dans l’Ouest de la Guyane à ses études à l’école de Sciences-Po Paris. En 2020, il se présente aux élections à la mairie de Saint-Laurent du Maroni – il enregistre un score de 5,18%, derrière la maire Sophie Charles et le député Lénaïck Adam – où il siège désormais en tant que seul conseiller municipal de sa liste « Saint-Laurent, un souffle nouveau ». 

1/ Quels seront les secteurs économiques priorisés si vous êtes élu à la CTG ?

Comme je l’ai déjà dit, pour nous, le modèle guyanais n’est pas un modèle où on a des entreprises qui viennent de l’extérieur et qui nous vendent 750 emplois. Le modèle guyanais, au niveau économique, c’est plusieurs centaines d’entrepreneurs qui investissent sur des secteurs qui sont porteurs pour la Guyane donc qui vont créer 5, 10, 15, 25 emplois. 

Pour moi, le premier secteur à prioriser c’est l’agriculture. L’agriculture parce qu’il faut manger et atteindre l’autonomie alimentaire. Le deuxième secteur, c’est l’aquaculture, qui est en lien avec l’agriculture, parce qu’on a des produits qu’on peut valoriser sur le territoire guyanais et sur les marchés antillais et national. Je parle par exemple de l’acoupa de rivière, du koumarou, du jamais-goûté. Ce sont des poissons qui ont de très fortes valeurs ajoutées et qu’on peut facilement valoriser au niveau des Antilles et de l’Hexagone. Autre secteur à développer, l’agro-alimentaire, en lien directement avec l’agriculture. Le tourisme, gros secteur d’activité à développer. Il faut savoir qu’aujourd’hui, le tourisme, légalement, rapporte plus d’argent à la Guyane que l’activité aurifère, parce que le tourisme c’est un secteur qui a de l’impact sur quasiment tous les autres secteurs d’activité. Autre secteur d’activité, c’est le bois. C’est un secteur qu’on connaît historiquement en Guyane mais qu’il faut structurer. 

La culture, c’est un secteur d’activité à part entière. Un sculpteur, un artiste tembé, doit pouvoir vivre de son travail. Mais pour ce faire, il faut une structure derrière, une organisation en lien avec le marché européen parce qu’on a la chance de pouvoir toucher 500 millions de consommateurs en Europe parce qu’on fait partie de l’Union Européenne. On doit pouvoir professionnaliser nos artistes dans tous les secteurs d’activité pour qu’ils puissent pouvoir proposer leur art à l’étranger et notamment à plus de 500 millions de consommateurs. 

La gestion des déchets. Pour des raisons réglementaires, déjà, il faudra s’adapter, et tout simplement parce que la population explose donc il faudra gérer cette partie-là. 

« Il faut que chacun ait un petit bout de terre »

Et puis aussi le BTP. La population va exploser, donc naturellement il faudra construire, et il faudra construire en fonction du mode d’habiter des Guyanais. Le modèle où l’on construit des bâtiments et on entasse des gens, c’est pas un modèle qui fonctionne. On est dans une situation où on a besoin de logements rapidement, mais je suis contre ce type de logement où il n’y a pas d’activité prévue pour faire de la pédagogie et élever le niveau culturel de nos enfants. Et puis je pense qu’il faut, parallèlement au développement de logements sociaux qui prennent en compte nos réalités culturelles et sociales, une grande politique d’accession à la propriété et particulièrement de l’autoconstruction. 

Dans la culture et dans l’histoire des peuples de Guyane, nous avons l’habitude de construire par nous-mêmes. L’Amérindien, le Créole, le Bushinengue et toutes les personnes qui arrivent, ont l’habitude de construire par elles-mêmes. Donc il faut que l’autoconstruction soit accompagnée et rentre dans le cadre d’une grande politique nationale déclinée au niveau local par nos collectivités. Il faut que chacun ait un petit bout de terre. Je ne parle pas de 1500 mètres carrés, mais accompagner les personnes qui ont les moyens, parce qu’il faut un minimum de moyens, sur de l’accession à la propriété pour que chacun puisse vivre sur sa parcelle de terre. On n’a pas de problèmes de terre en Guyane. On a des difficultés pour accéder à la terre mais on n’a pas de problèmes de terre.

2/ Que proposez-vous pour assumer le poids budgétaire, grandissant, du fonctionnement des collèges et lycées ? 

Aujourd’hui, je pense qu’il faut un certain nombre de principes pour guider la politique en matière de formation, d’éducation. Pour nous, la base, c’est la connaissance de nous-mêmes appliquée à l’éducation. On voit qu’on a une éducation qui est totalement déconnectée de la réalité. Là, on parle de construire un lycée à Maripa-Soula. On ne parle que des infrastructures. On ne parle pas de ce qu’on va enseigner dans les lycées et quelles orientations nous allons donner à ce lycée-là. Le lycée, c’est un espace de développement qui doit permettre à l’individu de travailler pour se former en fonction de la réalité locale et qui va [lui] permettre de s’élever culturellement. 

Sur la vision budgétaire, moi, ma vision, c’est que la formation est fondamentale. L’éducation est fondamentale dans un pays comme la Guyane, surtout que l’on sait qu’on est majoritairement jeunes dans ce pays, donc c’est pas sur l’éducation qu’on fait des économies. Un pays qui fait de l’économie sur son éducation, ce n’est pas un pays qui va briller dans les années qui viennent. La France est un pays riche. On ne parle pas d’un pays pauvre, on n’est pas en train de parler du Zimbabwe, nous sommes en France. 

Mais comment trouver cet argent ?

C’est une question de volonté politique. Quand on est dans un pays où on a plus de 50% de nos jeunes qui n’ont pas de travail [53% des 18-29 ans n’ont ni emploi ni formation selon l’INSEE en 2019, ndlr], où, par exemple dans l’Ouest, on a 67% de la population qui n’ont pas d’activité professionnelle [au sein de la Communauté de communes de l’Ouest Guyanais (CCOG) seuls 52,5% de la population étaient actifs, c’est-à-dire en emploi ou au chômage, selon l’INSEE en 2017, ndlr] et où, sur le territoire, on a des gens qui viennent de partout, heureusement pour l’instant ça se passe encore plutôt bien, on ne sait pas comment ça va se passer demain. Il y a tous les ingrédients pour que ça pète. 

Et quand on mène une réflexion politique, on est en capacité de se dire qu’aujourd’hui on met 50 millions pour assurer l’avenir de nos enfants. Et ça, forcément, c’est une politique qui doit être portée par l’Etat parce que ça n’est pas la CTG qui va trouver les 50 millions, en tous cas pas que la CTG, pour mettre en place une vraie politique de formation sur plusieurs décennies. Si les hommes politiques veulent obtenir un budget supplémentaire pour assurer l’éducation de nos enfants, nous sommes en capacité de le faire. Je pense que l’intérêt de la France aujourd’hui, c’est de faciliter la formation et l’éducation de nos enfants. […] Même si l’Etat a des contraintes budgétaires, [il] participe et [il] est en capacité de participer. Moi je ne suis pas dans le discours où je vais vous dire que l’Etat nous freine. Les premiers responsables de la situation en Guyane c’est déjà nous-mêmes, et ensuite c’est les politiques au niveau national.

3/ La CTG a en charge la politique de gestion des déchets aux côtés des communautés d’agglomération ou de communes. Êtes vous plutôt favorable au projet de centre d’enfouissement Séché ou à celui de la Communauté d’Agglomération du Centre Littoral (CACL) qui devra accueillir dans les prochaines années les déchets ménagers et du tertiaire de 17 communes ?

Au-delà du remplacement de la décharge des Maringouins, quels sont les axes forts de votre programme lié à la gestion des déchets ?

On a parlé précédemment de la réglementation qui va faire évoluer nos pratiques en matière de gestion des déchets. C’est une question qui se pose sur l’ensemble du territoire, pas que sur la CACL. Sur Saint-Laurent c’est la même chose, Maripa-Soula, on l’a vu [Incendie de la décharge en septembre 2019, ndlr]. Nous, notre vision, [c’est que] les décharges à ciel ouvert c’est pas possible, c’est pas envisageable aujourd’hui en 2021. Si on est encore à se dire qu’on va faire des poubelles, parce qu’une décharge c’est une poubelle, c’est juste un autre nom, non, on ne va pas faire des poubelles. 

En revanche, moi je pense qu’il faut aller chercher de l’argent pour faire de vrais centres avec du traitement des déchets. Ça va prendre un peu plus de temps. On n’est pas sur 12 mois près [Le régime dérogatoire appliqué à la décharge des Maringouins prend fin en mars 2022, ndlr]. On est en train de traiter les urgences. Quand on traite les urgences, on bouche les trous et on va toujours traiter les urgences parce qu’il y aura toujours des trous. Il faut régler le problème structurellement et ça va demander un peu plus de temps, donc un peu plus de moyens mais on aura réglé définitivement le problème. Donc moi, ma solution, c’est pas de boucher les trous, c’est pas de construire des décharges. 

Et qui doit porter le projet ? [voir ici]

La question c’est pas l’argent. Il faut des projets qui rapportent de l’argent, qui créent de l’emploi, mais il faut que ça soit au bénéfice de la population. Si on a un projet avec des industriels où le service n’est pas rendu et où la population n’a pas de bénéfices dans ce projet, c’est niet, c’est non. Mais si c’est un service qui valorise les acteurs locaux moi je peux être d’accord. Donc c’est pas qui porte le projet, c’est : est-ce que la CACL aujourd’hui, ou une collectivité locale, est en capacité de porter un projet d’ampleur en matière de gestion des déchets ? Ça c’est une question qu’il faut étudier parce qu’aujourd’hui il n’y a pas eu d’études sur ce sujet-là (sic). Et est-ce qu’un partenaire privé est en capacité de porter le projet ? Aujourd’hui on a un acteur privé qui présente un projet et on ne sait pas ce que l’Etat est en capacité de faire puisqu’il n’y a pas eu d’études et c’est pas l’orientation qu’on a prise. Pour moi il faut une vraie réflexion sur la politique des déchets. Moi ma vision c’est premièrement, qui est en capacité d’aller chercher les financements pour porter ces gros projets ? [Et] ce qu’il faut se dire, c’est qu’on est sur une vraie gestion des déchets et pas sur une poubelle. 

4/ La CTG est co-auteure de la Programmation pluriannuelle de l’énergie (PPE). L’écriture de la PPE 2021-2023 vient de s’ouvrir et devra être finalisée en début de mandature. Quelles sont vos orientations ?

Aujourd’hui, au niveau de la PPE, on a acté la centrale du Larivot. Initialement, c’était une centrale thermique qui allait fonctionner au fioul léger. Aujourd’hui, on s’oriente vers une centrale qui va fonctionner avec de la biomasse liquide. Et on a décidé d’implanter cette centrale au Larivot. Moi je pense que c’est une grosse bêtise. 

Le projet du Larivot a été acté dans la PPE, donc validé par les collectivités locales et par l’Etat, mais on ne peut pas construire une centrale au bord de la mer, sur un espace où il y a des espèces protégées, et sur un terrain potentiellement inondable, alors qu’on a pas de problème de parcelles, encore une fois, en Guyane. Donc moi aujourd’hui, ce qui me pose problème, c’est la localisation du projet. Je ne sais pas pourquoi ils ont pris cette décision-là [lire ici] mais pour moi c’est pas logique. Il vaut mieux mettre en valeur cet espace, peut-être par des projets touristiques, des projets intéressants au niveau commercial, parce que l’espace est très joli. On aurait pu mettre cette centrale à Dégrad des Cannes par exemple. 

« Je pense que les orientations de la PPE en matière d’énergies renouvelables sont intéressantes » 

Dans la PPE, on a orienté le développement énergétique de la Guyane vers une production verte, basée notamment sur la biomasse et potentiellement sur le photovoltaïque. Aujourd’hui, la biomasse en Guyane est très compliquée parce que ça c’est des projets, on aimerait bien, mais concrètement, le bois il vient d’où, par rapport aux quantités qu’on veut produire ? Il n’y a pas assez de bois en Guyane pour assurer 20MW de biomasse. Le photovoltaïque pour moi est une filière intéressante mais après, comme chaque filière, c’est une posture politique parce que par exemple, le photovoltaïque crée moins d’emplois que le thermique. Il faut d’autres secteurs d’activité pour compenser tout ça. De toutes façons, on sait que la filière thermique va disparaître, même si c’est pas aujourd’hui, et donc je pense que c’est une bonne chose de pouvoir s’orienter vers la production verte, orientée sur le photovoltaïque.

5/ Poursuivrez-vous le processus d’évolution statutaire engagé lors du Congrès des Elus, notamment celui d’un statut « sui generis » pour la collectivité de Guyane ? 

Je pense qu’aujourd’hui, on met beaucoup l’accent sur l’outil, c’est-à-dire article 73, 74, 75, 78, tout ce que vous voulez. C’est juste un outil juridique, constitutionnel. Le plus important pour moi, c’est de savoir où nous voulons aller sur ce territoire, quelles directions nous voulons prendre au niveau politique, économique, sociétal, culturel, et puis ensuite, une fois que nous savons ce que nous voulons, on utilise l’outil le plus adapté. Si l’outil le plus adapté s’avère être l’article 74 ou l’article 73, on choisira le meilleur outil. 

On doit vouloir associer le plus grand nombre à cette consultation et à la validation du projet. Il ne faut pas que ce soit un projet politique, il faut que ce soit un projet de tout un territoire. Aujourd’hui, on voit que le « projet Guyane » est un projet qui ne fait pas l’unanimité, c’est pas Jessi Américain qui le dit, c’est les personnes-mêmes qui ont participé à la commission ad hoc. D’ailleurs c’est pour ça que la commission ad hoc a décidé de retravailler sur le projet Guyane. Donc on voit que même les gens qui sont censés travailler sur le sujet ne sont pas d’accord sur ce qu’ils sont en train de produire donc je pense qu’il faut reposer la question différemment. Qu’est-ce que nous voulons en tant que Guyanais et pas quel article constitutionnel nous voulons pour la Guyane, c’est ça la question. 

Donc ce n’est pas une question urgente ?

Toutes les questions sont urgentes mais il faut poser la question de la bonne manière. La bonne manière c’est on travaille sur une vision partagée par le plus grand nombre et ensuite on choisit l’outil. […] En tous cas sur les orientations que nous voulons mettre en place, il y a des choses qu’on peut faire avec l’outil actuel. Je prends un exemple. Si on dit qu’on veut un modèle économique qui soit un modèle où il y ait plusieurs centaines d’entrepreneurs locaux qui créent 5, 10, 15 emplois sur des secteurs bien définis et qu’on dit qu’un des premiers secteurs c’est l’agriculture ou un deuxième, l’agro-alimentaire. Qu’est-ce qui nous empêche aujourd’hui de mettre 5, 6, 7 millions d’euros sur un secteur ? Pas le cadre actuel. […]

On peut toujours améliorer les choses et l’outil sera toujours quelque chose qu’on peut toujours améliorer mais aujourd’hui je pense qu’il y a des choses qu’on peut faire.

6/ Vous vous présentez à la tête de la CTG. Qu’est-ce que vous feriez autrement – et mieux – que l’équipe actuelle présidée par Rodolphe Alexandre ?

J’aime pas la fiction et moi, mon sujet, c’est pas qu’est-ce que j’aurais fait mieux que telle ou telle personne. Je parle de la réalité, je ne parle pas de Rodolphe Alexandre ou d’une équipe ou d’une personnalité, non. Je constate qu’aujourd’hui, nous sommes à plus de 30% de chômeurs en Guyane [19% selon l’INSEE en 2018, ndlr], plus de 50% chez les jeunes. Nous sommes à plus de 50% de pauvres en Guyane, et les chiffres sont encore en train d’augmenter. Je constate que la situation est dramatique. 

Mais si vous vous présentez, c’est que vous pensez qu’il y a eu des manquements ?

Forcément, parce qu’il y a des personnes qui ont des responsabilités politiques dans ce pays, qui sont payées pour faire ça. Moi j’ai une tante qui est agricultrice. Tous les jours, elle va au travail pour planter des légumes. Et on voit des légumes au final, parce qu’elle le fait tous les jours. Il y a des gens qui sont payés pour travailler tous les jours pour la Guyane et au final ça donne 30% de chômage, plus de 50% chez les jeunes et plus de 50% de pauvres. Donc à un moment donné, la personne qui est payée pour faire le job ne fait pas le job. On n’a pas besoin d’avoir bac+10 pour comprendre ça ! Donc forcément, le constat c’est un constat d’échec. Et donc je ne me positionne pas par rapport à ce qu’ils ont fait. 

Je constate et je dis qu’aujourd’hui il faut, premièrement, une politique de connaissance de nous-même parce que nous ne connaissons pas ce territoire et entre Guyanais, on ne se connaît pas. Comment on fait pour développer un territoire qu’on ne connaît pas ? C’est pas possible. Deuxièmement, il faut un vrai modèle économique pour ce territoire. Il y a des secteurs d’activité qu’on peut développer, qui respectent nos identités et qui respectent notre environnement. J’en ai cité quelques-uns. Je constate qu’aujourd’hui, personne ne sait où on va au niveau économique sur ce territoire, même moi, en tant que citoyen, je peux pas vous dire que dans son discours, le président de la CTG donne les orientations en matière de développement économique parce qu’il n’y en a pas. Personne ne peut nous dire où nous allons en matière de connaissance de nous-mêmes. 

Qu’entendez-vous par « connaissance de nous-mêmes» ?

Il faut des politiques qui permettent aux populations de se connaître, de se rapprocher, et des politiques qui permettent aux territoires de se connecter. Donc la question du désenclavement. On peut pas me dire aujourd’hui que construire une route en Guyane, c’est faire un vœu au Père Noël. On construit des routes depuis plusieurs siècles. Et sur le long du fleuve, on n’est pas sur les Andes, on n’est pas à 2800 mètres d’altitude donc il n’y a pas de montagnes à traverser, c’est plat. On prend 2, 3, bulldozers et puis on avance. Donc techniquement, on n’est pas sur un projet type Réunion où on construit une route sur la mer. C’est des choses relativement simples en matière d’ingénierie.

Une collectivité majeure a la possibilité, avec une volonté politique portée par l’ensemble des élus du territoire, d’aller chercher 250 millions sur 15 ans. 

7/ L’arrivée récente de ressortissants haïtiens en Guyane depuis Saint-Laurent a provoqué de vives réactions dans l’opinion publique et chez les élus guyanais. Les maires de Cayenne et de Saint-Laurent, notamment, se sont exprimées sur une immigration, en général, trop difficile à  contrôler. Quelle est votre position sur le sujet ? Que pourriez-vous faire ?

Premièrement, il faut comprendre que la gestion de la frontière est une compétence régalienne de l’Etat. Une collectivité locale ne va jamais se substituer à une compétence régalienne, surtout qu’on connaît nos frontières et personne ne va me dire qu’on est en capacité de [les] contrôler. C’est pas avec 2, 3, gendarmes qu’on contrôle le Maroni ou l’Oyapock, par rapport aux 500 km de frontières, entendons-nous bien. Donc l’État français n’est pas, aujourd’hui, en capacité de contrôler l’ensemble de nos frontières. Ça c’est un fait. Et donc, il faut qu’on soit pragmatique sur cette question et qu’on arrête les jolis discours. 

« Aujourd’hui, on a des élus au niveau local qui font des discours électoralistes pour aller chercher des voix »

Je parle de manière générale. Nous avons des élus en Guyane qui ont un discours électoraliste sur l’immigration en nous faisant croire que si aujourd’hui en Guyane on a des difficultés pour accéder au foncier, c’est à cause des étrangers, alors que non. Si on a des problèmes au niveau sanitaire et qu’il faut 7 à 8 heures pour rencontrer un médecin qu’on voit aux urgences, c’est pas à cause des étrangers. Si aujourd’hui on a des problèmes structurels au niveau de l’emploi et qu’on ne crée pas assez d’entreprises pour embaucher, pour former nos jeunes, c’est pas à cause des étrangers. Il y a 3 semaines, la RN1 était coupée en deux parce qu’une petite partie de la route avait un trou. C’est pas à cause des étrangers encore une fois. Donc moi je veux qu’on m’explique pourquoi on me dit que le problème en Guyane c’est les étrangers. 

C’est un souci, un sujet qu’il faut aborder mais je pense qu’aujourd’hui, premièrement, il faut apaiser le discours sur ce sujet-là parce que le discours n’est pas apaisé, le discours est passionné. 

« il faut prendre du recul et traiter ces sujets-là avec un peu de recul »

C’est pas le cas aujourd’hui quand je vois des élus qui nous disent qu’il faut limiter les naissances dans certaines communautés [Déclaration de Marie-Laure Phinéra-Horth, alors maire de Cayenne, sur les ondes radio de Guyane la 1ere le 23 janvier 2018, ndlr]. Quand la même Marie-Laure Phinéra-Horth, rue Madame Payée, dit que si les étrangers ne peuvent pas venir en Guyane, ben ils ont qu’à rester chez eux, moi je trouve que c’est pas très responsable [Le candidat fait référence à l’affaire du « squat de la rue Madame Payé » en 2018 ; nous n’avons pas trouvé trace de cette déclaration, ndlr]. Moi je pense qu’il faut régler les problèmes structurels du pays, et en réglant les problèmes structurels du pays, on va régler le problème de l’immigration. Parce que le problème, c’est pas l’immigration. On a toujours eu des gens qui sont venus en Guyane. Le problème, c’est comment on accueille les gens en Guyane. Et donc, pour accueillir convenablement les personnes qui viennent sur ce territoire, on doit créer de l’emploi. Il faut des entreprises, des infrastructures donc des collèges, des lycées, des routes etc. Il faut un système sanitaire efficace. Je parle de nous en tant que collectivité locale, nous notre travail c’est de régler les problèmes structurels du territoire, l’Etat fait son travail donc contrôle des frontières et puis accueil des personnes qui arrivent sur le territoire. Et nous notre travail c’est de développer le pays et en développant le pays, on va faciliter l’accueil des personnes sur le territoire.

Le débat n’est pas apaisé. Même moi, il y a deux semaines encore j’étais sur Radio Peyi [Emission Le Grand Forum du 3 mai] un auditeur appelle pour dire que Jessi Américain il est Surinamais il n’est pas Guyanais. C’est que le débat n’est pas apaisé. 

8/ Quelles sont, selon vous, les difficultés auxquelles sont confrontés les habitants du Haut-Maroni et de l’Oyapock ? Quels leviers, en tant que président de la collectivité, pensez-vous pouvoir actionner pour y répondre ?

Je pense qu’il ne faut pas traiter le Haut-Maroni ou l’Oyapock comme des espèces de citoyens de seconde zone, « eux », « ces gens-là »…non. Moi, ma famille vient de Maripa-Soula, Papaïchton et Apatou donc je sais de quoi je parle. Le sujet c’est pas de lister les difficultés de la population. Ce sont des Guyanais comme tous les autres Guyanais. Nous connaissons les difficultés sur ces parties du territoire. Aujourd’hui, quand vous allez à Maripa-Soula, c’est pas compliqué, il n’y a pas de réseau. On est complètement coupé du monde au niveau du numérique. Gros problème au niveau sanitaire parce qu’il y a des centres de santé mais ce sont de vrais centres de santé, c’est du premier soin. Donc si vous avez un problème de santé grave, si l’hélicoptère n’est pas arrivé à temps, c’est fini. Infarctus, c’est fini. Le mercure, la contamination au mercure de nos fleuves et de nos rivières, gros gros sujet. Qu’est-ce qu’on fait en termes de désenclavement ? Quel est le modèle économique à appliquer sur cette partie du territoire ? Parce qu’il faut créer de la valeur, des emplois, en matière de formation. Il y a un lycée qui sera construit à Maripa-Soula, quelle orientation on va donner à ce lycée-là ?

Donc voilà, les difficultés nous les connaissons, donc je pense qu’il faut un vrai modèle économique pour ce territoire, à la fois pour l’Oyapock et pour le Haut-Maroni, parce que ce sont des secteurs bien particuliers. Il faut une vraie politique de désenclavement donc il faut commencer à mettre de l’argent sur le désenclavement. Je pense à la route du fleuve entre Apatou et Papaïchton et pareil, il faut relier Bélizon à Saül. Je pense qu’il faut consulter la population pour voir quelle portion on va commencer prioritairement et puis on va commencer soit par la route du fleuve, soit par Belizon, mais il faut consulter la population, les premières personnes concernées, avant de prendre une décision politique.

9/ La commune de Saint-Laurent, sous-préfecture de Guyane dont vous êtes originaire, et commune d’environ 43 000 habitants selon l’INSEE, ne compte aucun service de transports publics. Comment expliquez-vous cette absence et quelle analyse politique en faites-vous ?

Moi je me l’explique pas. Comment une commune de 50 000 habitants n’a pas une ligne de bus pour transporter les habitants de la commune ? Encore une fois, pour moi, la politique c’est quelque chose de sérieux. Nous avons des responsables politiques qui ont des responsabilités. A un moment donné, si on ne met pas en place les projets qu’il faut, rien ne va sortir. On ne va pas me dire qu’on n’a pas la possibilité de sortir une ligne de bus à Saint-Laurent du Maroni. On parle d’un bus, pas d’un tramway. Le bus c’est un car. On est en capacité d’acheter un car et de former des conducteurs de bus et des contrôleurs de bus, donc je peux pas expliquer pourquoi ça n’a pas été fait parce que je n’étais pas au pouvoir. Mais pour nous, c’est une priorité le transport. 

Le transport en commun c’est une propriété sur l’Ouest et sur Saint-Laurent plus particulièrement. Ça doit être porté par la commune, la CCOG et la CTG. Si la commune ne porte pas le projet, aujourd’hui c’est pas la CTG…Je vois ce qu’il se passe. Je vois que la commune n’a pas porté le projet et donc la CTG non plus n’a rien fait. Mais encore une fois, c’est une compétence de la CTG. 

« Je ne peux pas comprendre que le transport scolaire soit aussi compliqué à Saint-Laurent parce qu’on a des routes qui sont impraticables par exemple »

Et quand on parle de transport, il y a le transport routier et il y a aussi le transport fluvial parce qu’il y a des enfants qui, pour aller à l’école, empruntent le fleuve. Il y a les deux sujets. Et le transport fluvial, aujourd’hui c’est, comment dire ça ? C’est quelque chose que l’on fait, mais on sait pas comment on fait. Il n’y a pas de processus, il n’y a pas de réglementation parce que le fleuve légalement n’est pas navigable donc on fait parce qu’il y a des gens qui savent faire, mais on ne sait pas trop comment on fait [Les fleuves de Guyane sont tout de même soumis à une réglementation, voir, ndlr). C’est pas encadré, il y a des personnes qui travaillent dans le secteur qui ont un statut précaire parce que légalement c’est pas reconnu alors que c’est un vrai travail, un vrai secteur d’activité. Il y a des familles qui vivent grâce à ce secteur d’activité et aujourd’hui personne n’en parle pas sérieusement. On sait qu’on transporte des enfants par le fleuve mais quid des personnes qui font le travail ? Quid d’une certaine réglementation qu’on pourrait mettre en place ? Personne n’en parle. 

Je pense qu’aujourd’hui on a des personnes qui connaissent très bien ce secteur d’activité, qui sont dedans, et qui peuvent nous accompagner sur une réglementation minimale. Aujourd’hui, le principal problème des transporteurs, c’est des problèmes administratifs liés aux retards de paiement, et ensuite il y a pour certains transporteurs des routes qui sont impraticables, donc ça a un coût en termes de maintenance. Pour le transporteur qui doit aller chercher des enfants à Sparouine alors que la route est impraticable, comment il fait ? Donc on a des enfants qui doivent marcher plusieurs kilomètres pour pouvoir prendre le bus et aller à l’école. On se lève à 4h du matin, on marche, on prend le bus, on va à l’école et on doit tenir jusqu’à 16 heures.

10/ Vous présentez une liste de candidats en majorité novices en politique. Comment comptez-vous procéder pour rendre votre équipe fonctionnelle si vous êtes élu ?

Non, ce n’est pas une équipe de novices. C’est une équipe équilibrée. Il y a des personnes qui sont nouvelles en politique et d’autres qui ont une expérience. Si on prend l’exemple d’Athys Jaïr qui est deuxième sur la section de Cayenne, c’est un ancien conseiller général et il est actuellement conseiller territorial de l’opposition à la CTG. Si on prend l’exemple de François Bagadi sur le Haut-Maroni, il a été conseiller municipal, adjoint au maire [à Papaïchton] c’est quelqu’un qui a de l’expérience. Pour moi, l’expérience n’est pas gage de qualité. Il y a des gens au pouvoir qui ont 85 ans d’expérience et qui sont…On voit qu’on est à plus de 50% de pauvres et plus de 50% de chômage chez les jeunes et on voit que nos routes avec un trou sont impraticables. Donc pour moi, c’est pas l’expérience qui fait la compétence. Nous sommes avec des personnes qui sont compétentes dans leur domaine. Par exemple, Muriel Briquet, elle est cadre d’entreprise et elle est dans le monde associatif depuis 30 ans. 

Vous avez des personnes qui sont compétentes dans leur domaine, qui ont des réseaux. Ce sont des professionnels donc ce ne sont pas des novices. La politique c’est faire des choses qui vont impacter positivement la vie des Guyanais. Et pour impacter positivement la vie des Guyanais, on n’a pas besoin d’avoir 15 ans d’expérience en politique, c’est pas comme ça que nous voyons les choses.

A lire aussi nos articles dédiés aux Territoriales 2021

La liste « Changer d’Air » manoeuvrée par Jessi Americain

Vous êtes abonné(e) Identifiez-vous

Mot de passe oublié ?

Pas encore abonné(e) ? Abonnez-vous

Choisissez votre formule et créez votre compte pour accéder à l’intégralité de Guyaweb

Abonnez-vous

2 commentaires

  • Twinny
    02 juin 2021

    J’applaudis des 2 mains
    Voilà un jeune lucide et pragmatique, qui s’exprime clairement : un propos compréhensible par tous. M. AMERICAIN fait bien de rappeler les obligations de l’Etat et celles de la CTG. La Guyane a des spécificités mais celles qu’on nous énumère à longueur de temps, juste pour plaire à un certain nombre.

    En Guyane on entend toujours « l’Etat n’a pas fait , l’Etat doit faire… » mais ce que je dois faire en tant qu’élu, on interroge pas et on s’interroge peu.

    Merci de le dire : l’étranger n’est pas le problème qui empêche le maire, la CTG de faire son travail. Aucune route digne de ce nom sur l’île de Cayenne ; à cela certains répondent c’est la faute aux pluies plus abondantes cette année, sauf que certaines routes sont ainsi à chaque saison de pluies depuis 30 ans, on colmate sur 2 km et on communique sur des millions dépensés.

    Si vous êtes élus, j’espère que vous garderez le même discours et ce désir de changer réellement la Guyane.

    Le bulletin n’est pas encore dans l’urne. A suivre

  • FRED66
    02 juin 2021

    Je suis d’accord avec vous Twinny, Jessi Américain sait de quoi il parle, ça déjà on ne l’a que trop rarement vu.
    Je forme aussi le voeu que s’il est élu il garde ses objectifs. Cela dépendra de son équipe et des liens d’intérêts qui existent, gros cailloux dans la chaussure de Rodolphe Alexandre.

    Le chômage est un gros problème en Guyane et c’est pour cela qu’on a pléthore d’employés des collectivités locales ou satellites. C’est ainsi que les élus résolvent le problème depuis longtemps : employer trop de monde, cela fait moins de chômeur et plus d’électeurs.
    C’est un très mauvais calcul car il grève les budgets lourdement en charge de personnel, laissant la part congrue à l’investissement et à la création. En outre ce personnel, se croyant utile, alourdit en chicanerie administrative la moindre initiative privée. J’ai bien peur que tant qu’il n’y aura pas de volonté réelle de dégraissage du public on ne trouvera pas les moyens de créer dans le privé.
    Je ne prône pas une politique hyper libérale, du tout, mais le chômage en Guyane ne touche pas les personnes qualifiées, il faudrait les laisser employer par le privé qui est en grand manque.

Articles associés :

Suriname : 204 morts Covid de mars 2020 à fin avril 2021, en mai 98 morts, un record mensuel déjà battu : 141 décès du 1er au 18 juin et un parlementaire antivax !

Au Suriname, le nombre de décès Covid poursuit son affolante ascension. Ce pays avait déploré 204 morts Covid de mars 2020 à fin avril 2021, en 14 mois donc. Le mois suivant, en mai, il y aura...

Assiduité des élus à la CTG : Ringuet, Phinéra-Horth et Briolin à la traîne

A l'occasion des élections territoriales dont le premier tour est prévu ce dimanche 20 juin, Guyaweb s'est penché sur l'assiduité des 51 conseillers de la Collectivité territoriale de Guyane ...

L’enquête judiciaire pour suspicion de «favoritisme» est bouclée dans l’affaire qui vise Gabriel Serville, signataire, fin 2014, d’une convention pour la mairie de Matoury avec l’avocat Olivier Taoumi pour 9500 € mensuels d’honoraires

L'enquête judiciaire sur les conditions d'attribution d'une rémunération mensuelle nette de 9500 euros par la mairie de Matoury, théoriquement durant 38 mois, à Olivier Taoumi, entre fin 2014 et ...

Covid-19 : les chiffres ne sont pas rassurants, les indicateurs restent élevés dans un contexte de confinement quasi-fantoche et d’agitation des esprits…

Les chiffres consolidés du Covid-19 ne sont pas à la baisse en Guyane contrairement à ce qu'espéraient les autorités en début de semaine dernière au moment de la décision de maintien des ...

Interview de Gabriel Serville : TVA, évolution statutaire, immigration …

Le député Gabriel Serville (Peyi Guyane), figure politique à l’itinéraire morcelé, s’est lancé dans la bataille des élections territoriales à la tête de la liste « Guyane Kontré pour ...

Toutes les petites annonces ( 0 ) :

© 2021 Comimpex / Guyaweb . Tous droits réservés

Site Internet hébergé par Côté Cube