Le massif de Régina est sous l’œil d’équipes scientifiques depuis qu’un vestige de montagne couronnée a été découvert. Ces sites occupés et aménagés par des populations amérindiennes du Ve au XVe siècle de notre ère sont intéressants sous de nombreux aspects, humains et environnementaux.
Pour rejoindre ce site surgit du passé, il faut emprunter une piste forestière qui quitte la RN2 quelques trente minutes après l’embranchement pour Régina en direction de Saint-Georges. Là, sur la parcelle Régina 77, qu’héberge l’étendu massif de Régina et ses 300 000 hectares, les employés de l’office national des forêts découvraient par hasard au cours d’un diagnostic de la parcelle destinée à être exploitée pour son bois, les vestiges d’un ancien site habité.
Après plusieurs études conjointement menées depuis près de deux ans par les équipes d’archéologues, les chercheurs de l’unité mixte de recherche écologie des forêts (UMR Ecofog) et des agents de l’office national des forêts (ONF), il fut convenu que la parcelle 77 abritait une montagne couronnée. Ce nom est donné à une colline dont le pourtour a été sein d’un fossé, aménagement réalisé par des anciens groupes amérindiens.
Soixante-dix à quatre-vingt sites structurés tels que les montagnes couronnées sont à ce jour recensés en Guyane, dont trois dans la région proche du massif de Régina. La montagne couronnée la plus grande et la plus connue de Guyane est celle de Yaou (proche de la rivière Petit Inini, vers Maripa-Soula), son fossé fait quinze mètres de largeur sur six mètres de profondeur.
Ici, sur la parcelle 77, « le site couvre un peu plus d’un hectare, trois cents mètres de fossé sont creusés sur un diamètre d’une centaine de mètres » décrit Olivier Brunaux du pôle recherche et développement à l’ONF qui a réalisé les études d’aménagement du site. Selon les analyses, cette montagne couronnée aurait été abandonnée vers le XIVe – XVe siècle. Mais encore, la datation du charbon de bois (résultant du brûlis) retrouvé a mis en évidence que ce site fut construit au Ve siècle.
D’autres analyses menées par un spécialiste de Porto Rico ont par ailleurs révélées la présence de grains d’amidon de haricots, de piment et de maïs (variété ancestrale) sur les plus anciennes poteries, céramiques, retrouvées sur le site. Parmi les découvertes « curieuses », celle de la présence en grande quantité dans le sol de phosphore qui laisse penser que les habitants des lieux auraient ramené du poisson et des arrêtes sur le site. Si beaucoup de céramiques ont été retrouvées sur le site, elles ne présenteraient pas « de signature franche » pour donner une idée de qui fréquentait le site.
« Ce qu’on regarde aujourd’hui est le produit d’une histoire »
Si le voile a été levé sur plusieurs points, beaucoup de questionnements se bousculent dans la tête des chercheurs. « Ces sites se répartissent dans une logique qui nous échappe » commente Bruno Hérault, maître de conférences en écologie appartenant à l’UMR Ecofog. « Pourquoi y-a-t-il la présence d’un fossé ? Il y a plusieurs hypothèses, dont celle-ci : ils creusaient un fossé au fond duquel on a retrouvé la présence de trous, il y aurait donc eu une palissade pour défendre le village ». Fait incroyable, la terre aurait pu être déplacée sans pelle ni pioche (aucun vestige n’a été retrouvé à cet effet), pour les chercheurs, cela atteste d’une organisation hiérarchique dans la communauté. On parle là de communautés qui ont vécu au Ve siècle, « la plupart des Indiens actuels de Guyane ne sont arrivés qu’au 18ème siècle, et n’ont donc rien à voir avec les vestiges des populations antérieures que nous découvrons” selon Sylvie Jérémie dans l’ouvrage Archéologie des Antilles et de la Guyane.

Le fossé est creusé sur trois cents mètres pour un diamètre d’une centaine de mètres. Quelles étaient les techniques utilisées pour creuser une telle quantité de terre ?
En contradiction avec des traditions orales des Palikur qui rapportent que les populations nomades s’installaient sur des endroits vierges de la forêt, les observations scientifiques montrent que les populations se sont succédées à cet endroit. Celles qui ont aménagées les montagnes couronnées sont distinctes de celles qui les ont habitées. “A l’arrivée des premiers Européens vers 1503, des chroniques historiques semblent faire état de l’existence de collines occupées, et mentionnent la présence d’une grande diversité de sociétés guerrières” (Archéologie des Antilles et de la Guyane).
Une des explications apportées à l’aménagement de ces montagnes couronnées serait le besoin pour les populations amérindiennes anciennes de zones de replis lors d’attaques. D’où la nécessité de s’installer sur des hauteurs. Ces lieux n’auraient-ils été que ponctuellement habités ? Cette hypothèse semble « confortée par l’éloignement des points d’eau et par les traditions orales des Palikur » poursuit Bruno Hérault.
« Il y a à peu près un site habité ancien par km2 »
Les chercheurs étudient également la composition forestière et les espèces présentes qui les renseignent sur l’usage qui était fait de ces sites. Par exemple, tout porte à croire que cette zone fut probablement déboisée. A plus d’un kilomètre de là, une autre montagne couronnée a été retrouvée. « On peut imaginer que l’endroit était défriché et que les deux sites pouvaient se voir » théorise Bruno Hérault. Une précision d’autant plus incroyable que la parcelle est plongée pour l’oeil prophane dans un fouillis végétal compact caractéristique des forêts équatoriales. Sur le site de la parcelle Régina 77, « plus de 220 espèces sont présentes à l’hectare, contre habituellement 140 à 180 » commente le scientifique. Nous sommes face à une zone « forestière intermédiaire », à la fois façonnée par la main de l’homme mais qui dès l’abandon du site n’a plus été dérangée.
Des Sapotacea, des Astrocaryum rodriguesii (palmiers) sont dénombrés. En juin dernier, deux Palikurs avaient été conviés à visiter le lieu pour échanger avec les scientifiques sur les espèces forestières présentes, beaucoup étant l’héritage d’une plantation à des fins nourricières et médicamenteuses.
Pour le chercheur de l’Ecofog, se pose la question de la dynamique de la forêt et de l’impact des populations anciennes sur les forêts. Il est incroyable de penser que certains angéliques présents sur le site et qui sont âgés de 500 à 600 ans ont connu l’époque de l’occupation du site ! Les premiers peuplements de cette montagne couronnée ne remontent qu’à trois générations d’angélique, une longévité qu’envierait tout chercheur en quête de réponses sur les motivations des populations à construire de tels sites.
Aujourd’hui, les équipes se disent réfléchir à une éventuelle ouverture du site au public, qui jouit d’une accessibilité facile, similaire à la montagne couronnée de Cacao, car rares sont ces vestiges que l’on peut rejoindre sans encombres.
Pour aller plus loin :
L’ouvrage Archéologie des Antilles et de la Guyane, par Sylvie Jérémie, sous la direction de J.-R Démoule et J.-P. Jacob, coll. Archéologie de la France, La Découverte.
L’article en ligne Au temps des montagnes couronnées, Une Saison en Guyane.



