L’application dans les Outre-mer de la taxe sur le prix des entrées au cinéma était attendue pour 2012. Apparemment tombée aux oubliettes, cette taxe est vitale aux dires des professionnels du secteur cinématographique. Sans elle, le tremplin tant attendu par certains acteurs du cinéma en Guyane semble compromis.
Le débat autour de l’application dans les Outre-mer de la taxe spéciale additionnelle – TSA – sur les entrées dans les salles de cinéma ne date pas d’hier. En 2009, le comité interministériel de l’Outre-mer décide de l’application de la TSA, le projet de loi de finances l’intègre, mais le Sénat rejette la disposition.
La taxe sur le prix des entrées qui permet d’abonder les caisses du Centre national du cinéma et de l’image animée – est appliquée en France mais toujours pas dans les territoires ultramarins, malgré l’avis du comité interministériel et de nombreux professionnels du secteur qui réclament l’application de la taxe en vertu du régime de soutien au cinéma.
Elle était attendue pour ce début 2012 par le biais de la loi de finances rectificative. Il n’en fut rien. L’année des Outre-mer passée par là n’aura pas eu de conséquences sur le débat. Le 2 février dernier, la députée Christiane Taubira interrogeait oralement le gouvernement à ce propos.
« Un réalisateur qui souhaite raconter une histoire de chez nous n’a aucune chance »
De l’avis de Murielle Thierrin, productrice pour 600 kilos d’or pur et vice-présidente de l’association G-CAM (Guyane, Cinéma, Audiovisuel et Multimédia) la TSA « permettrait à tout un secteur de bénéficier d’aides très significatives ».
L’effet pervers de l’absence de TSA est le suivant, « les entrées faites sur nos territoires ne sont pas comptabilisées » explique Murielle Thierrin. « Aujourd’hui si un producteur souhaite produire le prochain film de Marc Barrat, il ne peut pas s’appuyer sur les chiffres réels. Lorsqu’il démarche
Canal+ ou France Télévision, les seuls chiffres dont il dispose sont ceux de la Métropole ».
Sans la TSA et d’autres taxes, le CNC n’investira pas en Outre-mer
Et lorsque le film fait un tabac en Outre-mer et passe inaperçu dans l’Hexagone, le producteur a de quoi enrager. La deuxième inégalité se situe au niveau du soutien financier, « le CNC [Centre national du cinéma et de l'image animée] apporte une aide automatique qui est indexée sur le nombre d’entrées du film précédent » s’insurge Murielle Thierrin.
Pour la députée Christiane Taubira, les conflits d’intérêts piétinent l’entrée en vigueur de cette taxe. « Les objections proviennent des exploitants qui sont en situation de monopole ou de duopole, qui font prévaloir des investissements lourds en cours d’amortissement et qui réclament le maintien du dispositif actuel de dotations régionales, de subventions européennes et de défiscalisation ».
Monopole
« Il convient de bien veiller à ce que l’instauration de ce système outre-mer ne vienne pas déstabiliser l’économie de filières qui sont parfois fragiles » lui répondait alors la ministre de l’Outre-mer Marie Luce Penchard.
De l’avis de certains professionnels du secteur cinématographique, la situation en Guyane est exactement l’inverse de celle énoncée par la ministre. « Le monopole de la distribution sur la zone Antilles-Guyane » opéré par le « groupe Elizé » [Cinémas Eldorado et Urania] » est largement montré du doigt. Frédéric Belleney, responsable du cinéma municipal de Saint-Laurent, le Toucan, explique, « louer des films en métropole n’est bien sûr pas supportable financièrement car le transport d’une copie peut coûter jusqu’à 1000€ », d’où l’obligation pour le Toucan de louer les films que projettent le groupe Elizé en Guyane.
Selon Frédéric Belleney, la TSA offrirait la possibilité d’une « aide au passage au numérique » qui permettrait au cinéma municipal de « s’affranchir de sa dépendance au groupe Elizé, et [d’]ouvrir sa programmation aux films d’Art et d’essai ». Si l’ambiance désuète du Toucan a son charme, la TSA permettrait également à l’établissement Saint-Laurentais tel quel depuis sa création en 1973 d’être dépoussiéré par le biais de l’aide à la modernisation aux cinémas des zones isolées.
Trois cinémas en Guyane, bientôt un quatrième
La Guyane compte trois cinémas, le cinéma municipal de Saint-Laurent, le cinéma Urania à Kourou et Eldorado à Cayenne. Ces deux établissements sont détenus par l’enseigne Elizé, propriétaire des six futures salles que comptera le Family Plaza de la zone Terca à Matoury dont l’ouverture a été annoncée pour décembre 2012. Nous avons tenté de recueillir l’avis de la directrice de la société Guyanaise des spectacles, qui nous a redirigés vers le directeur régional du groupe Elysée. A l’heure où nous écrivons ces lignes, nous n’avons pas eu de suite à notre sollicitation.
Selon le site d’information martiniquais Madinin’Art, « Les exploitants locaux (…) ne sont traditionnellement pas favorables à la mise en place de la TSA dans les DOM. Cet assujettissement, selon eux, entraînerait une hausse du prix des places avec une baisse de la fréquentation dans un contexte économique sensible ainsi qu’une diminution de leur rentabilité à terme avec une augmentation de leur coût logistique ».
La députée Taubira a laissé pour sa part entendre « qu’un projet en cours, notamment à la Martinique, intègre la TSA et montre malgré tout la rentabilité des investissements ». « Les exploitants domiens ne sont pas en fait, jusqu’à présent, soumis au contrôle des recettes qui est juridiquement en vigueur et qui impose une billetterie particulière et l’envoi de bordereaux de recettes au CNC » poursuit Madinin’Art.
Selon la réponse apportée par Marie-Luce Penchard dans l’hémicycle début février, « sur le principe, le Gouvernement est donc favorable à la mise en place de la TSA », « avec une période de montée en charge sur plusieurs années du taux de la taxe, afin de permettre aux exploitants de s’adapter progressivement ». Cette application nécessite « la réalisation d’une étude d’impact – elle est en cours » a poursuivit la ministre.
Pour aller plus loin :
Où va le prix du billet d’entrée au cinéma ? Sur Rue 89.




